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La société

Du portrait au selfie


DIFFERENTS AUTOPORTRAITS

En 1999 l’artiste Philippe Parreno réalise une vidéo dans laquelle le personnage Annlee affirme que son identité se résume à une image. Une image de son visage et de son buste soumise explicitement à l’imaginaire de celui ou celle qui la regarde. En entrant dans l’espace clos de la projection, le visiteur la découvre sur un grand écran ; elle l’interpelle et s’adresse directement à lui. Cette proximité rappelle l’effet d’intimité recherché par la réalisation et la diffusion des selfies.

 


Tenir à bout de bras son appareil et se prendre en photo rappelle l’amour exclusif de Narcisse pour sa propre image, évoqué dès l’Antiquité. Pourtant, cette intention égocentrique, nécessaire pour s’accepter, s’inscrit dans la tradition de l’autoportrait : dans ce genre artistique, représentation et invention de soi sont liées et influencées par la volonté de correspondre ou non aux regards des autres.

 

 

Cela aboutit au questionnement : 


Par exemple, au XVIIe siècle, le peintre néerlandais Rembrandt multiplie les autoportraits, notamment pour se faire reconnaitre auprès d’éventuels collectionneurs. De nombreuses artistes peintres, dès le XVIe siècle, donnent à voir leur propre corps comme autant de déclarations d’émancipation. Depuis les années 1960, le photographe américain Lee Friedlander utilise l’autoportrait, seul ou en famille. Il s’amuse à montrer que le dévoilement de soi peut passer par la mise en scène de sa propre disparition, grâce à des jeux d’ombres et de reflets. À partir des années 1990, la vidéaste américaine Sadie Benning documente avec sa caméra pour enfant la découverte et l’affirmation de son homosexualité : elle participe ainsi à une forme d’activisme qui utilise l’expérience personnelle pour défendre de larges causes comme le féminisme et le droit à la différence.

Partager son image, pour le meilleur comme pour le pire
Le besoin de partage est la condition sans laquelle un selfie ne serait pas un selfie. L’autoportrait produit est destiné à la diffusion, plus ou moins massive, sur les réseaux sociaux afin de susciter les vues et les commentaires. Comme l’explique la psychanalyste Simone Korff-Sausse lorsqu’elle aborde le succès du selfie chez les adolescents, ce type d’image pose les questions du « qui suis-je ? » et du « comment me voyez-vous ? » La présentation de soi dans un selfie répond à une mise en scène : « l’identité en ligne » se construit en fonction des codes partagés par la communauté pour laquelle se destine l’autoportrait. Le développement d’internet et la possession de plus en plus répandue des smartphones ont donc facilité, voire encouragé, l’assouvissement de ce désir de reconnaissance propre à l’être humain ; ils ont également multiplié les regards possibles et les injonctions de styles et de comportements.
C’est ce que mettent en évidence les images de Excellences and Perfections (2014), réalisées par l’artiste argentine Amalia Ulman et exposées à la Tate Modern de Londres en 2016. Représentant trois personnages différents – caractéristiques de jeunes femmes sur Instagram – ces photos, au départ diffusées en ligne, attirent l’attention sur des stéréotypes auxquels se conforment les utilisateurs pour plaire au réseau.
En 2014, l’artiste appropriationniste américain Richard Prince fait des captures d’écran d’autoportraits de jeunes femmes anonymes ou de stars postés sur Instagram, sur lesquels il a laissé un commentaire souvent déplacé. L’exposition New Portraits et la vente de ses images, pour la plupart véhiculant des clichés sexistes, ont réactivé les questionnements juridiques suscités par la copie et la récupération dans l’art. Elles ont également dynamisé le débat sur l’exploitation du droit à l’image et actualisé la notion d’espace public à l’heure d’internet.

 

En pénétrant dans l’espace de l’installation vidéo de Philippe Parreno, le visiteur active une relation déterminante pour Annlee : sans regard, sans écoute, elle n’existerait pas. Ce lien fondamental qui nous relie aux autres explique le succès des selfies et l’impact puissant du réseau, tant pour s’affirmer comme individu que pour s’attacher à une communaurté

Mythe de Narcisse (III, 339-355)

Bientôt devenu célèbre dans la Béotie, toujours consulté, il rendit toujours des oracles certains. La blonde Liriope fit la première épreuve de son adresse à pénétrer dans l'obscur avenir. C'est elle dont le Céphise arrêta les pas dans ses flots tortueux, elle qu'il soumit à sa violence, et qu'il rendit mère d'un enfant si beau, que les Nymphes l'aimaient déjà dès sa plus tendre enfance. Narcisse était son nom. Tirésias, interrogé si cet enfant atteindrait une longue vieillesse : "Il l'atteindra, répondit-il, s'il ne se connaît pas". Cet oracle parut longtemps frivole et mensonger; mais l'aventure et le genre de mort de Narcisse, et son fatal délire, l'ont trop bien expliqué.

Déjà le fils de Céphise venait d'ajouter une année à son quinzième printemps : il réunissait les charmes de l'enfance aux fleurs de la jeunesse. Les Nymphes voulurent lui plaire; plusieurs jeunes Béotiens recherchèrent son amitié; mais à des grâces si tendres il joignait tant de fierté, qu'il rejeta tous les vœux qui lui furent adressés.

Écho (III, 336-510)

Écho le vit un jour qu'il poussait des cerfs timides dans ses toiles, Écho, qui ne peut se taire quand les autres parlent, qui pourtant jamais ne parla la première : elle était alors une nymphe, et non une simple voix; et cependant dès lors, quoique nymphe causeuse, sa voix ne lui servait qu'à redire, comme aujourd'hui, les derniers mots qu'elle avait entendus. C'était un effet de la vengeance de Junon. Cette déesse aurait souvent surpris dans les montagnes son époux infidèle; mais Écho l'arrêtait longtemps par ses discours, et donnait aux Nymphes le temps de s'échapper. La fille de Saturne ayant enfin connu cet artifice : "Cette langue qui m'a trompée perdra, dit-elle, de son pouvoir, et tu n'auras plus le libre usage de ta voix". L'effet suivit la menace, et depuis ce jour Écho ne peut que répéter le son et doubler la parole.

[370] Elle vit Narcisse chassant dans les forêts. Elle le vit et l'aima. Depuis elle suit secrètement ses pas. Plus près elle est de lui, plus s'accroît son amour. Tel le soufre léger attire et reçoit la flamme qui l'approche. Ô combien de fois elle désira lui adresser des discours passionnés, et y joindre de tendres prières ! Mais l'état où Junon l'a réduite lui défend de commencer; tout ce qu'il permet du moins elle est prête à l'oser. Elle écoutera la voix de Narcisse, et répétera ses accents.

Un jour que dans les bois il se trouvait écarté de sa suite fidèle il s'écrie : Quelqu'un est-il ici près de moi ? Écho répond, Moi. Narcisse s'étonne, il regarde autour de lui, et dit d'une voix forte, Venez ! Écho redit, Venez! Il regarde encore, et personne ne s'offrant à ses regards, Pourquoi, s'écrie-t-il, me fuyez-vous ? Écho reprend, Me fuyez-vous ? Trompé par cette voix prochaine, Joignons-nous, dit Narcisse. Écho, dont cette demande vient de combler tous les vœux, répète, Joignons-nous : et soudain, interprétant ces paroles au gré de ses désirs, elle sort du taillis. Elle avançait les bras tendus; mais il s'éloigne, il fuit, et se dérobant à ses embrassements : Que je meure, dit-il, avant que d'être à toi ! Et la Nymphe ne répéta que ces mots, être à toi !

[393] Écho méprisée se retire au fond des bois. Elle cache sous l'épais feuillage la rougeur de son front, et depuis elle habite dans des antres solitaires. Mais elle n'a pu vaincre son amour; il s'accroît irrité par les mépris de Narcisse. Les soucis vigilants la consument; une affreuse maigreur dessèche ses attraits; toute l'humide substance de son corps s'évapore: il ne reste d'elle que les os et la voix. Bientôt ses os sont changés en rochers. Cachée dans l'épaisseur des forêts, la voix d'Écho répond toujours à la voix qui l'appelle; mais nul ne peut voir cette Nymphe infortunée, et ce n'est plus maintenant qu'un son qui vit encore en elle.

Les autres Nymphes qui habitent les monts ou les fontaines éprouvèrent aussi les dédains de Narcisse. Mais enfin une d'elles, élevant vers le ciel des mains suppliantes, s'écria dans son désespoir : "Que le barbare aime à son tour sans pouvoir être aimé" ! Elle dit; et Rhamnusie exauça cette juste prière.

[407] Près de là était une fontaine dont l'eau pure, argentée, inconnue aux bergers, n'avait jamais été troublée ni par les chèvres qui paissent sur les montagnes, ni par les troupeaux des environs. Nul oiseau, nulle bête sauvage, nulle feuille tombée des arbres n'avait altéré le cristal de son onde. Elle était bordée d'un gazon frais qu'entretient une humidité salutaire; et les arbres et leur ombre protégeaient contre l'ardeur du soleil la source et le gazon. C'est là que, fatigué de la chasse et de la chaleur du jour, Narcisse vint s'asseoir, attiré par la beauté, la fraîcheur, et le silence de ces lieux. Mais tandis qu'il apaise la soif qui le dévore, il sent naître une autre soif plus dévorante encore. Séduit par son image réfléchie dans l'onde, il devient épris de sa propre beauté. Il prête un corps à l'ombre qu'il aime : il s'admire, il reste immobile à son aspect, et tel qu'on le prendrait pour une statue de marbre de Paros. Penché sur l'onde, il contemple ses yeux pareils à deux astres étincelants, ses cheveux dignes d'Apollon et de Bacchus, ses joues colorées des fleurs brillantes de la jeunesse, l'ivoire de son cou, la grâce de sa bouche, les roses et les lis de son teint : il admire enfin la beauté qui le fait admirer. Imprudent ! il est charmé de lui-même : il est à la fois l'amant et l'objet aimé; il désire, et il est l'objet qu'il a désiré; il brûle, et les feux qu'il allume sont ceux dont il est consumé. Ah ! que d'ardents baisers il imprima sur cette onde trompeuse ! combien de fois vainement il y plongea ses bras croyant saisir son image ! Il ignore ce qu'il voit; mais ce qu'il voit l'enflamme, et l'erreur qui flatte ses yeux irrite ses désirs.

[432] Insensé ! pourquoi suivre ainsi cette image qui sans cesse te fuit ? Tu veux ce qui n'est point. Éloigne-toi, et tu verras s'évanouir le fantastique objet de ton amour. L'image qui s'offre à tes regards n'est que ton ombre réfléchie; elle n'a rien de réel; elle vient et demeure avec toi; elle disparaîtrait si tu pouvais toi-même t'éloigner de ces lieux. Mais ni le besoin de nourriture, ni le besoin de repos ne peuvent l'en arracher.

Étendu sur l'herbe épaisse et fleurie, il ne peut se lasser de contempler l'image qui l'abuse; il périt enfin par ses propres regards. Soulevant sa tête languissante, et tendant les bras, il adresse ces plaintes aux forêts d'alentour :

"Ô vous dont l'ombre fut si souvent favorable aux amants, vîtes-vous un amant plus malheureux que moi ? et depuis que les siècles s'écoulent sur vos têtes, connûtes-vous des destins si cruels ? L'objet que j'aime est près de moi; je le vois, il me plaît; et, tant est grande l'erreur qui me séduit, en le voyant je ne puis le trouver : et pour irriter ma peine, ce n'est ni l'immense océan qui nous sépare; ce ne sont ni des pays lointains, ni des montagnes escarpées, ni des murs élevés, ni de fortes barrières : une onde faible et légère est entre lui et moi ! lui-même il semble répondre à mes désirs. Si j'imprime un baiser sur cette eau limpide, je le vois soudain rapprocher sa bouche de la mienne. Je suis toujours près de l'atteindre; mais le plus faible obstacle nuit au bonheur des amants.

[454] "Ô toi, qui que tu sois, parais ! sors de cette onde, ami trop cher ! Pourquoi tromper ainsi mon empressement, et toujours me fuir ? Ce n'est ni ma jeunesse ni ma figure qui peuvent te déplaire : les plus belles Nymphes m'ont aimé. Mais je ne sais quel espoir soutient encore en moi l'intérêt qui se peint sur ton visage ! Si je te tends les bras, tu me tends les tiens; tu ris si je ris; tu pleures si je pleure; tes signes répètent les miens; et si j'en puis juger par le mouvement de tes lèvres, tu réponds à mes discours par des accents qui ne frappent point mon oreille attentive.

"Mais où m'égarai-je? je suis en toi, je le sens : mon image ne peut plus m'abuser; je brûle pour moi-même, et j'excite le feu qui me dévore. Que dois-je faire ? faut-il prier, ou attendre qu'on m'implore ? Mais qu'ai-je enfin à demander ? ne suis-je pas le bien que je demande ? Ainsi pour trop posséder je ne possède rien. Que ne puis-je cesser d'être moi-même ! Ô vœu nouveau pour un amant ! je voudrais être séparé de ce que j'aime ! La douleur a flétri ma jeunesse. Peu de jours prolongeront encore ma vie : je la commençais à peine et je meurs dans mon printemps ! Mais le trépas n'a rien d'affreux pour moi; il finira ma vie et ma douleur. Seulement je voudrais que l'objet de ma passion pût me survivre; mais uni avec moi il subira ma destinée; et mourant tous deux nous ne perdrons qu'une vie".

[474] Il dit, et retombant dans sa fatale illusion, il retourne vers l'objet que l'onde lui retrace. Il pleure, l'eau se trouble, l'image disparaît; et croyant la voir s'éloigner : "Où fuis-tu, s'écria-t-il, cruel ? je t'en conjure, arrête, et ne quitte point ton amant; ah ! s'il ne m'est permis de m'unir à toi, souffre du moins que je te voie, et donne ainsi quelque soulagement à ma triste fureur".

À ces mots il déchire sa robe, découvre et frappe son sein qui rougit sous ses coups. Telle la pomme à sa blancheur mélange l'incarnat; telle la grappe à demi colorée se peint de pourpre aux rayons du soleil. Mais l'onde est redevenue transparente; Narcisse y voit son image meurtrie. Soudain sa fureur l'abandonne; et, comme la cire fond auprès d'un feu léger; ou comme la rosée se dissipe aux premiers feux de l'astre du jour : ainsi, brûlé d'une flamme secrète, l'infortuné se consume et périt. Son teint n'a plus l'éclat de la rose et du lis; il a perdu cette force et cette beauté qu'il avait trop aimée, cette beauté qu'aima trop la malheureuse Écho.

[494] Quoiqu'elle n'eût point oublié les mépris de Narcisse, elle ne put le voir sans le plaindre. Elle avait redit tous ses soupirs, tous ses gémissements; et lorsqu'il frappait ses membres délicats, et que le bruit de ses coups retentissait dans les airs, elle avait de tous ses coups répété le bruit retentissant. Enfin Narcisse regarde encore son image dans l'onde, et prononce ces derniers mots: Objet trop vainement aimé! Écho reprend: Objet trop vainement aimé! Adieu! s'écria-t-il. Adieu! répéta-t-elle.

Il laisse alors retomber sur le gazon sa tête languissante; une nuit éternelle couvre ses yeux épris de sa beauté. Mais sa passion le suit au séjour des ombres, et il cherche encore son image dans les ondes du Styx. Les Naïades, ses sœurs, pleurèrent sa mort; elle coupèrent leurs cheveux, et les consacrèrent sur ses restes chéris : les Dryades gémirent, et la sensible Écho répondit à leurs gémissements. On avait déjà préparé le bûcher, les torches, le tombeau; mais le corps de Narcisse avait disparu; et à sa place les Nymphes ne trouvèrent qu'une fleur d'or de feuilles d'albâtre couronnée.

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Des pièces de monnaie au selfie. Histoire du portrait

Dès l’Antiquité, l’effigie de l’Empereur sur les pièces de monnaies romaines véhicule déjà un visage sur un large territoire. Au XIXe siècle, l’invention de la technique photographique bouscule la peinture et se développe exponentiellement.

 

La photographie est une reproduction du réel et comme le souligne Pierre Bourdieu, elle « n’interprète pas, elle enregistre » ; elle devient ainsi un vecteur d’identification.

À l’origine réservé à une élite en signe de richesse et de reconnaissance, le portrait devient de plus en plus accessible. Nadar (1820-1910) est célèbre pour la réalisation de nombreux clichés de personnalités d’époque : les postures sont figées par un temps de pose long, le décor neutre est dépouillé d’accessoires. En 1854, Disdéri (1819-1889) dépose le brevet de la photo « carte de visite ». Cette épreuve de petit format se diffuse et connaît un large succès. Le portrait évolue et se met en scène avec des accessoires et mimiques jouées. Au fur et à mesure des progrès techniques (notamment de Kodak et Polaroid), les appareils photographiques permettent à chacun de réaliser les propres images de sa famille, de son quotidien, de ses vacances, etc.

Le chercheur Bertrand Naivin évoque « l’image-minute » qui se détache progressivement du développement du film argentique pour devenir un polaroid obtenu en quelques minutes. Aujourd’hui, le temps de déclenchement et celui du visionnage de l’image numérique sur l’écran sont concomitants. Apparue dans les années 1990, la photographie numérique se développe en même temps qu’un accès à Internet de plus en plus généralisé. Les pratiques de la photographie suivent ces évolutions : le portrait devient omniprésent, l’unique est désormais multiplié, la sphère privée s’élargit à la communauté publique…

Au XXIe siècle, les téléphones portables sont devenus des outils intelligents capables de réaliser de multiples tâches dont la prise de vue photographique. Ainsi, la qualité de l’image, le double objectif, les logiciels de retouches d’images intégrées et la connexion à Internet sont les facteurs clés de l’expansion du selfie. L’intérêt de la photographie numérique est moins son contenu que sa capacité à être partagée sur les écrans avec son entourage (famille, amis, connaissances, etc.). De ce fait, l’image photographique et en particulier le portrait/autoportrait diffusé sur ces réseaux socio-numériques sont devenus des outils de communication, une promotion de soi-même

PORTRAITS ET AUTOPORTRAITS

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Façace de l’atelier du 35 Boulevard des Capucines Félix Nadar, vers 1861

Réalisation de Jérôme Le Scanff, BnF

Les Nadar, une légende photographique DOSSIER BNF

I. Les Nadar 

II. L’art du portrait 

III. Les usages documentaires de la photographie 

IV. Les innovations 

L'expositionChronologiesToute l'iconographieDossier pédagogiqueMentions légales et crédits

I.Les Nadar

L’entreprise Nadar est en tout point exceptionnelle : un des plus célèbres ateliers du XIXe siècle, bien implanté à Paris et parfois en province, exploitant un fonds et une réputation qui ont survécu au-delà du XIXe siècle.

 


Trois générations contribuent à la pérennité du pseudonyme Nadar sur presque un siècle, de 1855 à 1948 : les frères Adrien et Félix Nadar, Paul Nadar, le fils de Félix et Ernestine Nadar, puis Marthe Nadar, la fille de Paul. Aucun des grands studios nés au milieu du XIXe siècle, ceux de Reutlinger et de Pierre Petit par exemple, ne survit après la Seconde Guerre mondiale. Tous basculent alors dans l’histoire ou dans un oubli qui jamais n’enterre les Nadar. La maison Nadar, restée dans les mains de la famille, se distingue par sa longévité. La promotion constante de la Galerie des contemporains initiée par Félix et leur vaste champ d’activité au-delà de l’atelier de portraits leur permettent de rester dans l’actualité et de bénéficier de l’intérêt croissant pour le médium et son histoire primitive à partir des années 1920. L’histoire se concluant par l’acquisition du fonds complet par l’État français en 1950 après des achats ponctuels en 1897, 1907-1908 et 1943. Le prix, plus élevé pour les négatifs que pour les tirages, témoigne du potentiel d’exploitation du fonds perçu comme important encore à cette période. [...]

 

Les trois Nadar

L’histoire plurielle d’un pseudonyme

Par Sylvie Aubenas, Anne Lacoste et Paul-Louis Roubert

L’histoire et le succès du pseudonyme Nadar correspondent au tempérament flamboyant et écrasant de son créateur, Félix Tournachon. Avant même leur entreprise photographique, la signature Nadar bénéficie d’une importante notoriété et constitue un faire-valoir pour la promotion de cette nouvelle activité. À la fois culte de la personnalité et marque déposée, l’usage du pseudonyme a généré des confusions d’attributions dans leur production photographique. Ce pseudonyme, prêté momentanément à Adrien, est un très lourd héritage pour Paul qui aura du mal à se l’approprier en ajoutant son prénom. Le procès, autant fondateur que destructeur, avec son frère est l’occasion, dans les volubiles plaidoyers produits pour l’occasion, de forger solidement la légende de ses débuts photographiques, le récit originaire de son atelier qui perdurera près de cent ans. Parler des trois Nadar permet de mieux distinguer leurs œuvres respectives.

Tout commence dans les années 1830 avec Félix, celui que Charles Baudelaire appelait « la plus étonnante expression de vitalité ». « Adrien me disait que son frère Félix avait tous les viscères en double. » Les anecdotes abondent sur le tempérament exubérant, incontrôlable de Félix Nadar, sur ses blagues pas toujours drôles.

 

 

Autoportrait, Félix Nadar, vers 1855

© Paris, Musée d’Orsay

 

 

Autoportrait, Félix Nadar, 1856-1858

© Los Angeles, The J. Paul Getty Museum

Ses métiers, ses talents sont multiples : romancier, patron de presse, journaliste, caricaturiste, photographe, chef d’entreprise, homme de science, entrepreneur. Il n’est médiocre en rien et sans doute faut-il croire que c’est comme photographe qu’il a excellé le mieux car c’est dans ce domaine qu’obstinément la postérité l’a retenu. Néanmoins, de son premier livre, La Robe de Déjanire, en 1845, jusqu’au dernier, paru de manière posthume en 1911, Charles Baudelaire intime : le poète vierge, il a publié énormément d’ouvrages et d’articles et s’est toujours et peut-être avant tout considéré comme un homme de lettres. Ses grandes et durables admirations vont aux écrivains dont les portraits – en particulier Honoré de Balzac, Victor Hugo, Alexandre Dumas, George Sand – sont exposés dans les ateliers Nadar et sur les stands d’expositions, en tirages, agrandissements, peintures d’après photographie. [...]

 

 

Charles Baudelaire au fauteuil, Félix Nadar vers 1855

© Paris, Musée d’Orsay

 

 

Georges Sand, détail, Félix Nadar, 1864

© BnF, département des Estampes et de la Photographie

En 1852, avec le Panthéon Nadar, il goûte le plaisir de se lancer un énorme défi personnel qui attire toute l’attention sur lui et le rend célèbre pour toujours. À partir de cette aventure, il tente des entreprises immenses et y entraîne son frère, son épouse, puis son fils sans compter ses amis comme Charles Philipon, Émile et Eugène Pereire, Léon Noël et quelques autres : l’atelier du boulevard des Capucines, le Géant, les photographies souterraines, les ballons de siège, le nouvel atelier rue d’Anjou, l’atelier de Marseille... Sa vie est une succession de prises de risques financiers déraisonnables, parfois incompréhensibles comme s’il avait décidé de se mesurer personnellement à la marche du monde. Trouver de l’argent, réussir « quand même » selon la devise qu’il a adoptée (« tu n’admets pas la non-réussite » lui écrit son frère), diriger son énergie dans un but puis un autre sont les ressorts de son existence presque jusqu’à la fin. Après le Panthéon, cette énergie dévorante se fixe sur la photographie, absolument indissociable de la lutte avec son frère pour garder la première place. L’atelier du boulevard des Capucines, à l’image de Félix, bascule dans une théâtrale démesure :

Ernest Lacan dans Le Moniteur de la photographie du 1er décembre 1876

Il succombe à une folie de surenchère qui voit se concurrencer le luxe des ateliers sur les grands boulevards parisiens avec même des succursales dédiées aux portraits équestres. [...] Jean Sagne analyse comment Félix se lasse, puis se dégoûte de l’atelier de photographie dès le début des années 1860, expliquant ainsi sa passion dévorante pour tout ce qui n’est pas son travail habituel de portraitiste : photographie aérienne brevetée dès 1858, photographie aux lumières artificielles dès 1859, combat pour le plus lourd que l’air dès 1863, etc. Et dès septembre 1861, Félix accepte de transformer en portraits-cartes ses belles épreuves d’artiste des années 1850, ses dessins du Panthéon, les portraits revendus par son frère. Il fait feu de tout bois pour apaiser les créanciers et ne retrouve sa passion photographique que très exceptionnellement : il faut une Sarah Bernhardt débutante, George Sand, Eugène Chevreul ou la mort de Victor Hugo pour le ramener inspiré derrière l’objectif.

 

 

 

 

S’il évite la faillite, c’est grâce à la vigilance, au soutien indéfectible des Pereire et à la gestion très rigoureuse de son épouse Ernestine Nadar qui s’épuise à tenir à flot les erratiques finances de l’entreprise jusqu’en 1886, année où l’affaire se trouve enfin saine et sans plus de dettes. Adrien écrit à Ernestine Nadar en 1886 afin de lui demander quelles toiles peintes seraient à réaliser pour l’atelier de la rue d’Anjou évoquant « [sa] longue pratique des affaires », « le métier dont [elle est] certainement la tête ». L’année suivante, à tout juste 50 ans, elle subit une attaque cérébrale, l’éloignant à jamais de l’atelier désormais aux mains de Paul. [...]

Adrien, le deuxième Tournachon, un paisible artiste, est le type même du bohème. Mettant ses talents, sa sensibilité au service de la photographie, il fait briller cette discipline avec éclat au début des années 1850.

 

 

C’est lui qui insuffle à son frère cet esprit issu des beaux-arts et appliqué à la photographie par Gustave Le Gray dont il fut l’élève. C’est son influence encore qui fait que, rue Saint-Lazare au moins, Félix tâche de concilier, comme Gustave Le Gray ou les Bisson avant lui, des aspirations à la photographie artistique et les exigences financières du commerce.

Paul est le troisième Nadar, « ce troisième de nous » pour reprendre la jolie expression d’Adrien. Enfant unique, choyé, photographié mille fois, il passe dès les années 1870 derrière l’objectif, secondant sa mère dans la gestion de l’entreprise lorsque l’atelier déménage 51 rue d’Anjou en 1871. Malgré son talent indéniable et son investissement dans l’entreprise familiale qui permet d’assurer la pérennité du nom pendant plus d’une cinquantaine d’années, il reste perçu comme la pâle ombre de son père, ne possédant ni son génie intuitif ni sa personnalité. Des trois, c’est pourtant le seul vrai photographe de métier. Son père le défend devant Adrien qui se hasarde à s’en plaindre en 1889 : « Seul pour prolonger bien des fois chaque semaine très avant dans ses nuits le travail de ses jours, le tout afin d’arriver silencieusement, modestement sans une phrase sans une parole à faire son devoir et même plus que son devoir vis-à-vis des siens. Ceci est le fait, le fait que nul de nous ne saurait jamais oublier, dédaigner encore moins. »

 

 

Contrairement à son oncle, Paul hérite du nom Nadar et cherche à s’en émanciper. Quand il prend la direction de l’atelier, il ambitionne de le transformer en une entreprise moderne. Le fils peine à légitimer sa position et marquer la direction de cette nouvelle étape de l’histoire de l’entreprise familiale de son propre nom. Lorsque l’ombrageux Félix s’oppose à son fils à propos de leur place respective à l’Exposition universelle de 1889, leur ami A. Périn tente une médiation :

BNF, Manuscrits, NAF 25008, lettre du 23 mars 1889.

Au moment où l’atelier passe concrètement aux mains de son fils au milieu des années 1890, Félix rejoue le conflit qui l’a opposé jadis à Adrien :

BNF, Manuscrits, NAF 25008, f. 69.

Paul, désormais propriétaire de l’atelier parisien, est obligé d’annoncer que « la maison n’a pas de succursale » comme son père l’avait fait précédemment lorsqu’il était en concurrence et en procès avec son frère. Félix cède l’entreprise familiale, mais il jouit toujours de la renommée de son pseudonyme hors de Paris. En 1895, il décide de rouvrir un atelier dans le Midi. « Dès aujourd’hui, mes soixante-quinze ans s’apprêtent à aller recommencer l’œuvre du côté de Nice... Mon nom, qu’on me laisse porter au moins là-bas, y vaut peut-être encore quelque chose... » Ce n’est qu’en 1908 que le père cède officiellement son pseudonyme à son fils.

Tout dans sa lutte avec Adrien pour garder la première place, Félix, après l'aventure du Panthéon et avec la même énergie dévorante, se lance dans la photographie. Il reprend alors de force le pseudonyme Nadar, un temps prêté à son frère.
Cinq lettres qui deviendront vite le symbole du succès mais aussi du tempérament flamboyant et écrasant de leur créateur et, plus tard, un héritage surdimensionné pour Paul, qui peinera à se l'approprier en y ajoutant son prénom.

La concurrence entre frères

Un artiste sensible et prometteur éclipsé par un rival irrésistible

Par Sylvie Aubenas

BNF, Manuscrits, NAF 24990, f. 399, lettre d’Adrien à Félix, vers 1886

[...] Quand, au printemps 1854, Félix réalise soudain le succès de son frère aidé par celui, immense, du portrait photographique sur papier, il est pris au dépourvu. Issu du monde frénétique des petits journaux satiriques – il y vit depuis son adolescence, il en a accompagné la croissance –, toujours à la poursuite de la nouveauté et désirant en être acteur, Félix, tout à l’imminence de la parution du fameux Panthéon, n’avait pas prévu que son petit frère, moins entreprenant que lui, soit soudain porté par une semblable vague de réussite. C’est avec empressement qu’il vole donc à son secours, fin août 1854, lorsque ce dernier, comme il l’a toujours fait, l’appelle à l’aide. Il avale à la hâte les rudiments du nouvel art auprès du photographe Camille d’Arnaud, fraîchement échappé de la presse et associé à Auguste Adolphe Bertsch, le spécialiste du collodion.

Plaque négative au collodion et son procédé photographique

 

 

 


 

 

 

 

La coopération des deux frères durant cinq mois, d’août 1854 à janvier 1855, est une joyeuse émulation où l’entreprise dite alors « Nadar jeune » associe le sens artistique du cadet à l’énergie, au carnet d’adresses et à la séduction de l’aîné. J’avancerai même que l’art du portrait photographique enseigné au plus jeune par Gustave Le Gray est ainsi transmis directement à l’aîné dont le génie fait immédiatement la synthèse entre ses connaissances antérieures et ce nouvel outil. Quand Adrien, naïvement, demande à son frère en janvier 1855 de le laisser gérer seul l’affaire désormais redressée, ce n’est plus possible car Félix a compris alors que la photographie est une source de revenus et de notoriété bien supérieurs à ses activités précédentes. Il n’est donc pas question qu’il l’abandonne : il faut au contraire qu’il y réussisse avec éclat. Son talent et ses relations le lui permettent.
Le succès énorme d’Adrien à l’Exposition universelle de 1855 avec sa série hautement primée de Pierrots d’après Jean-Gaspard Deburau, sa collaboration avec deux acolytes, le baryton Jules Lefort et l’organiste Louis James Alfred Lefébure-Wely – qui comptaient certainement sur l’association fructueuse entre la vogue des portraits photographiques sur papier et le nom apprécié de Nadar affiché sur une artère à la mode –, la faveur de l’impératrice, enfin, acquise à l’entreprise par l’entremise de Lefébure-Wely, tout cela conduit à la terrible brouille entre les deux frères.[…] Joseph Lorentz, auteur de la belle affiche d’Adrien se désole tout autant et morigène Félix :

BNF, Manuscrits, NAF 24276, f. 5849, lettre du 23 juin 1860

Après leur brouille et le terrible procès de deux ans qui les oppose en 1856 et 1857 pour l’utilisation du pseudonyme Nadar, l’aîné gagne l’exclusivité de cette utilisation. Adrien poursuit encore quelques années sa carrière de photographe mais cette déconfiture publique le marque à jamais. La bataille pour ce nom qui reprendra, plus terrible encore, entre Félix et Paul Nadar a conduit à une erreur de jugement. Le fait qu’Adrien signait d’un nom qu’on lui refusait désormais des photographies qui étaient bien les siennes – et jamais son frère ne les lui a disputées – a conduit à penser qu’à l’usurpation du nom se joignait l’usurpation des œuvres. Ainsi les œuvres signées de toutes ses signatures successives par Adrien ont-elles été attribuées de bonne foi à Félix ou tout au moins à leur période de quelques mois de collaboration entre fin août 1854 et mi-janvier 1855.

A-t-on pensé seulement qu’il est impossible que ces portraits de modèles baignés de lumière crue, pour la plupart faits en extérieur, n’ont certainement pas pu être tous obtenus en quatre mois d’hiver mais bien plus certainement aussi, pour beaucoup d’entre eux, avant et après ? Ultime et triste preuve : un reçu d’avril 1863 où Adrien accuse réception de 124,96 francs pour « solde du droit que j’ai dans la vente des cartes contemporaines vendues depuis le mois d’octobre 1863 (sic pour 1861) (…) tirées d’après les clichés que je leur ai donnés en dépôt. » Acculé par les traites de son immense atelier du boulevard des Capucines et poussé par ses actionnaires dont son ami Charles Philipon, Nadar transforme à partir de septembre 1861 ses beaux portraits de grand format en portraits carte-de-visite pour vendre plus et plus vite. Faisant feu de tout bois, il rachète les portraits de son frère désormais définitivement écarté de la photographie.

Félix abandonne la photographie en même temps que son frère, vers 1862. Il vit ses « années créatrices », pour reprendre le beau titre de l’exposition du musée d’Orsay, de 1856 à 1860, puis, « génie artiste condamné volontairement aux galères du gagnage d’argent parisien », il ouvre ce dévorant atelier du boulevard des Capucines qu’il délaisse vers 1862 pour se consacrer à la navigation aérienne, à quelques applications de la photographie à la science, laissant la gestion de l’affaire à son épouse, ses employés puis son fils. Il songe en 1861 à s’associer à Louis-Jean Delton pour la photographie équestre, au moment même où son frère s’en fait une éphémère spécialité sur les Champs-Élysées.

Les Nadar par les Nadar

Par Sylvie Aubenas

Tous les photographes du XIXe siècle ont réalisé des autoportraits. Ces œuvres souvent remarquables s’ouvrent aux innombrables possibilités du genr : l’expérimentation, la mise en scène de soi, le jeu grâce aux photomontages et aux déformations... Les portraits de famille sont plutôt le fait des grands amateurs comme Hippolyte Bayard, Olympe Aguado, Henri L Secq, les Hugo ou, plus tard, Pierre Bonnard et Émile Zola.

Dans ce domaine aussi, les Tournachon-Nadar se distinguent : Félix, Adrien et Paul ont essayé absolument tous les champs de la représentation de soi. Des années 1850 aux années 1930, des portraits d’atelier aux snapshots désinvoltes, tous les possibles, tous les procédés, tous les registres iconographiques, tous les domaines sont abordés. Une telle profusion a requis une section entière de l’exposition.

C’est ainsi que la figure d’Ernestine Nadar apparaît, par le biais du portrait de famille. Pendant plus de trente ans, cette femme discrète et forte a tenu les affaires familiales d’une main de fer et atténué les brouilles entre les frères, entre le père et le fils.

La photographie prend aussi le relais des caricaturiste : la silhouette dégingandée de Félix Nadar, qui faisait leur bonheur, est désormais devant l’objectif et Félix en use et abuse avec délice. Drôle, sérieux, déguisé, pris par lui-même, par son frère ou par son fils, il a parfaitement conscience qu’il est la vivante enseigne de ses ateliers.

En signant deux des plus beaux portraits du siècle ses autoportraits au chapeau de paill –, Adrien a manifesté l’ambition de hisser la photographie au rang des beaux-arts. Quant à Paul, photographié depuis le sein de sa nourrice, il ne quittera le studio qu’à sa mort. Il aura passé sa vie derrière et devant l’objectif et connu tous les procédés du siècle traversé.

Cette galerie de portraits raconte les ambitions de chacun, campe les caractères et les personnage : Adrien en dandy, Ernestine jeune mariée puis femme d’affaires, Félix en esquimau, Ernestine en costume oriental, Paul en chef d’entreprise ou en explorateur. Les grands moments de l’atelier apparaissent en filigrane : Paul enfant avec les ambassadeurs japonais dans le grand studio du boulevard des Capucines, les premiers portraits à la lumière électrique de Félix et Adrien, Félix et Ernestine en ballon au moment de l’aventure du Géant, la période de Sénart où se retirent Félix et Ernestine en 1887, les instantanés de Félix et de Paul, Ernestine, émouvante malade entourée de l’adoration des siens.

Ce registre iconographique qui lie talent, métiers et personnes est le meilleur témoin de l’histoire, des ambitions et des tribulations de la famille Nadar.

Feuilleter l’album de famille

 

Félix Nadar vu par ses contemporains

Par Jean-Didier Wagneur

Nadar le Grand... Nadar c’est l’incarnation des noces de la caricature, des nouvelles technologies du temps et de l’aventure sur fond d’un Paris ouvert à toutes les espérances. Au moment du Géant, un petit journal, L’Âne, trouve ce titre très moderne « La Planète Nadar ». Arsène Houssaye, le directeur de L’Artiste est même hyperbolique :

Arsène Houssaye, Directeur du journal L’Artiste

Il est de toutes les représentations, de toutes les inaugurations, de toutes les solennités profanes où se porte le « tout Paris » qui donne le la au reste du monde. On se le montre quand il passe sur le boulevard ». Félix Tournachon avait tout pour ne pas passer inaperçu : physiquement, ses cheveux roux, sa grande taille, sa silhouette longiligne, ses longues jambes le faisait ressembler à un drôle d’insecte. « C’est un faucheux aux antennes démesurées qui s’en va du boulevard des Italiens à la rue Saint-Lazare avec le dégingandement insolite d’un moulin à vent, par les jours de bourrasque. » écrit Jules Richard dans le Rabelais le 8 juin 1857. « Nadar, c’est le Grand Poucet de Paris » peut conclure Ernest d’Hervilly dans La Lune.